" La solitude est bonne aux grands esprits et mauvaise aux petits.
La solitude trouble les cerveaux qu'elle n'illumine pas. "
(Victor Hugo, dans Choses vues)

La solitude

Le plus bas degré de solitude est, pour beaucoup, un sentiment d'isolement, un sentiment de démarcation vis-à-vis des autres que l'on ne peut effacer :

" Il y a les autres  et il y a moi."

Les synonymes de solitude se bousculent et se contredisent : Retraite, tanière, claustration, désert, quarantaine, retranchement…Abandon, séparation, isolement, exil, délaissement, déréliction…Thébaïde, cocon, recueillement, moments pour soi, solitude à deux …

 Par ailleurs, la littérature, la presse, traitent de la solitude par le biais de l'isolement concret. Ils ont jeté un cri d'alarme fondé sur une grande diversité de cas mais sans en dégager le fond commun :

Le vécu d'une souffrance très répandue, intense, qui s'émiette dès que l'on tente de la saisir. Pour approfondir cette forêt de situations qui touche des millions de personnes, notamment la génération grands-parents,Yvonne  Castellan  professeur émérite de psychologie clinique, a conduit, dans le cadre de l'EGPE, une enquête utilisée dans

Le sentiment de solitude par Yvonne Castellan
(en format pdf )

Qu'est-ce que le sentiment de solitude ?

C'est un étrange sentiment de manque, de dépression, associé très souvent au deuil d'objets perdus. Il est ressenti comme une tristesse diffuse, envahissante, douloureuse, qui monte des profondeurs de l'être. (Yvonne Castellan)
Très répandue, cette tristesse s'accompagne d'une impression de manque irrémédiable, de vide, de privation de quelque chose d'essentiel.

Le sentiment de solitude déborde de beaucoup la douleur d'un deuil
Le deuil déplore la perte d'un être aimé qui provoque une sorte d'anesthésie générale, vite bousculée par les obligations : dispositions à prendre, enfant à protéger, etc. La souffrance s'installe, liée entièrement à la nature du lien rompu (enfant, conjoint, frère, sœur, etc.).

L'essentiel du travail de deuil est une tentative de reconstruction d'une image interne de l'objet perdu, avec laquelle on puisse vivre.

 Le sentiment de solitude déborde la dépression car la personne déprimée perd le désir, le projet et jusqu'à l'activité, alors que la personne en souffrance de solitude s'active normalement et cache dans les profondeurs d'elle-même, avec une grande pudeur, son douloureux secret. La blessure, pour son entourage, reste invisible.
 

Le vécu de la solitude

Dans l'enquête de l'EGPE, conduite par Yvonne Castellan :
 

  •    10% des répondants vivent la solitude comme un état de fait à subir ;
  •     60% reconnaissent souffrir de la solitude mais précisent : on peut ou on doit la prévoir, la minimiser ou la maîtriser.
  •     20% font place à ce qui n'est plus une souffrance mais une phase momentanée de leur vie, bonne et bénéfique, qui se répète selon un tempo propre à chacun et sur un rythme oscillant d'aller et retour : être seul, c'est un moment heureux de récupération de soi, en risque d'absorption sociale ;

    - Pour quelques uns, c'est une conquête difficile sur la dépendance et l'aliénation à l'autre mais qui porte ses fruits dans une libération radicale et définitive.
 

Souffrance liée à la solitude

Cette souffrance est générée par la perte des liens sociaux, la perte des liens amicaux mais aussi par d'autres souffrances intimes.

 La perte des liens sociaux

 C'est la perte exprimée le plus fréquemment, quel que soit l'âge des répondants à l'enquête :

    La perte du conjoint entraîne beaucoup de pertes en échange, contact verbal, contact physique, stimulation, information :

« N'avoir personne avec qui échanger, ne pas avoir le courage d'aborder un problème dont vous ne tenez pas à parler.»

«Une question de peau, ne plus pouvoir se blottir contre la poitrine de quelqu'un.»(Simone 84 ans)

La perte ou distension du lien généalogique

C'est la principale souffrance entendue à l'EGPE – sur Allô-Grands parents et dans nos ateliers d'écoute et d'échanges : la "distance " qui se crée avec les enfants prive les grands-parents de voir leurs petits-enfants et, là, nous retrouvons la souffrance du deuil, par exemple :

L'éloignement géographique

" Ma fille vit à New-York et mon fils est en Chine où il s'est marié sans que l'on connaisse sa future femme. Je reçois des messages et des photos par internet de mes petits-enfants mais je ne peux ni les embrasser, ni les toucher ; je ne les ai jamais tenus dans mes bras."

    L'incompréhension, la maladresse dans les relations entre grand-parent et enfant sont les principales causes de distension du lien généalogique : les grands-parents ressentent alors une grande injustice ou un manque d'amour de la part de leurs enfants qu'ils ne voient plus ou très peu.

    La séparation des enfants-parents ou des grands-parents, par divorce ou deuil, conduit à une fréquente diminution des rencontres. Les jeunes parents sont inquiets, maladroits et deviennent distants pour diverses raisons, telles que :

Peut-on lui confier un enfant ? Saura-t-il (elle) faire face s'il y a un problème ? ou
On ne sait plus comment faire : elle se met à pleurer en voyant mon fils parce que son pauvre mari rêvait d'avoir un petit-fils mais ne peut pas le voir grandir !

L'EGPE travaille beaucoup avec les grands-parents sur ces thèmes pour les aider à prendre de la distance face au problème vécu afin de sortir d'une souffrance qui, très souvent, leur gâche la vie : c'est bien là le travail du deuil.
 

La perte des liens amicaux

La souffrance des amis perdus est citée en premier par les hommes avec la perte de la stimulation et des contacts, la disparition de l'enrichissement commun :

  À 83 ans mon père  apprenant le décès de son dernier cousin germain m'avait dit :

" Maintenant c'est fini : je n'ai plus personne avec qui parler." J'avais bien compris qu'il ne lui restait plus ni ami

ni parent pour échanger sur leurs souvenirs.

    La perte de l'échange, de la stimulation, de l'information est signalée par des personnes qui recherchent des rencontres et contacts car " avec les amis on parle, on travaille, on se détend."

    La crainte de l'affaiblissement physique ou mental peut aussi conduire à un décrochement du corps social, ruinant l'échange et mettant le sujet en état de faiblesse, livré à l'autre qui devient un danger. C'est, par exemple :

    La peur de l'isolement : Se demander qui viendra vous voir si vous êtes malade un peu longtemps, qui se souciera de vous quand vous serez plus âgée.(Femme de 69 ans).

    La peur d'être confronté à son vieillissement : Avec l'âge, c’est difficilement supportable de devenir craintif pour les déplacements. C'est aussi se voir vieillir par paliers.

Autres souffrances, très intimes, peu exprimées dans les réponses à l'enquête d'Yvonne Castellan

 La solitude de la pensée, de non-compréhension et d'indifférence, « ce qui rend étranger à l'environnement ».

    Un sentiment de dépossession de soi. On se perd de ne pas exister dans le regard de l'autre, on perd le sens de sa propre vie.

      Un sentiment d'injustice : " Pourquoi moi ? " et en rétorsion à de si graves atteintes : " Ce n'est pas une raison pour se précipiter vers des gens ou n'importe quel groupe ! " : ultime contre-rejet, en ultime protection du moi intime.

    Se sentir exclu(e) : Je peux préférer la solitude à une compagnie /présence qui ne me convient pas. (Femme de 70 ans)

    Un sentiment d'abandon : C'est l'abandon qui isole. Sentir qu'on n'est important pour personne, qu'on ne peut partager ses pensées avec quiconque, qu'on n'est pas compris ou accepté par son entourage même très proche... qu'on peut être entouré de beaucoup de monde et ressentir une immense solitude.

    L'appel à une présence, ni une personne ni un rôle, une sorte de fantôme qui serait là, simplement, muet éventuellement, réintroduisant de l'humain dans le désert de la solitude, au-delà du bourdonnement social plus ou moins persistant : « Se sentir peu à peu immergée dans un état de spleen, sans raison apparente, avec une apparition à l'esprit des problèmes irrésolus, d'une lassitude... le manque d'une affection chaleureuse, d'une présence qui vous regarde. » (Femme de 78 ans)

Les défenses

La défense est la réaction majoritaire dans l'enquête, quel que soir l'âge car :

Refuser d'aller vers les autres pour échanger, communiquer, c'est refuser de se remettre en cause, de changer ses habitudes, c'est aussi refuser la différence.
Rompre la solitude demande pour certains un effort pour refaire sa place parmi les autres dans la vie, accepter de s'intéresser à de nouvelles activités... Accepter d'aller vers les autres ouvre à la vie, qui n'a pas que des facettes négatives. II ne faut pas pratiquer le narcissisme.

Ces défenses sont propres à chacun
Ce sera, par exemple :

     Une activité sociale activement recherchée : « Je me force pour aller à beaucoup de réunions, même si elles me font rentrer tard : je combats la solitude que j'ai en horreur. »

     Un effort assez séducteur vers un milieu familial dispersé : « Je me suis toujours dévouée à mon entourage ; le regroupement, c'est mon œuvre, mais cela m'a toujours semblé naturel : je n'ai pas le sens du sacrifice. » (Femme de 80 ans, deux fois divorcée, vivant seule depuis trente ans.)

     Le réinvestissement sur soi-même, éprouvé comme un peu négligé jusque là : « Je ne sais comment on peut s'ennuyer avec tout ce qui existe au monde, dans tous les domaines ! Je trouve qu'il n 'y a pas assez d'une vie pour s'enrichir de connaissances. »

     Une activité qui trouve son mérite en elle-même, soit elle fait écran à des pensées plus sombres, soit elle continue à exercer d'anciennes compétences, soit, beaucoup plus rarement, elle ouvre de nouveaux horizons : « Non, je n'éprouve pas la solitude, je suis tellement occupée ! Je ne manque aucune réunion, aucun banquet, aucune commémoration ; on vient me chercher et on me raccompagne... »

Solitude sans souffrance

Sortie de la souffrance : Il n'est pas rare que la solitude soit sereine, accueillie, attendue ou même provoquée.

Ces solitaires " heureux " ne sont pas exceptionnels. Ils vivent une alternance entre une phase de solitude, reposante, encadrée de phases socialisées qui exigent autant qu'elles nourrissent. L'alternance ne met pas le Moi en danger d'appauvrissement puisqu'il vient d'être enrichi et qu'il le sera encore.

« Il me plaît d'être avec les autres pour partager des moments agréables, comme la gym, la danse, la randonnée… Mais me retrouver avec moi-même me permet de me recentrer, en harmonie avec la nature. »

Le tempo de l'alternance peut être très varié en fonction des personnes et des circonstances de la vie qui ne sont pas obligatoirement au service des aspirations. Mais, d'une manière largement inconsciente, se trace une voie d'équilibre qui tient compte d'une exigence et d'une volonté d'ajustement à l'environnement, assez coûteuse pour le Moi de chacun.

« La solitude ? Apprendre à en jouir ou l'éviter quand elle est pesante, c'est le fait de la maturité, d'un exercice réfléchi de sa liberté. » (Femme de 73 ans)

La conquête de la solitude

Ces conquérant(e)s ne manquent pas d'arguments :

C'est le renouveau ! Assumer pleinement sa solitude et le monde entier s'ouvre et se livre :
« L'indépendance, la disponibilité, l'ouverture au monde et aux opportunités peuvent se présenter. » (Femme de 60 ans)

C'est la liberté ! Ne tenir compte que de soi, oublier l'autre : illusions, mensonges, servitudes. « Pouvoir enfin s'occuper de soi, pouvoir entrer, sortir, partir en voyage sans se préoccuper de ceux que nous laissons derrière nous... »

C'est un effort immense pour retrouver au fond de soi toute sa richesse et sa créativité jusque-là sous le boisseau. « C'est l'espace inhérent à chaque être humain qui constitue sa différence, son unicité. L'espace qui me permet d'être créative, de décider seule de mes choix dans la vérité de la personne unique que je suis.» (Femme de 66 ans)

C'est aussi un piège dont il faut être conscient. « Trop de solitude, trop d'isolement peuvent nous ôter le goût de la société. Il faut savoir gérer sa solitude, se sentir responsable d'elle, ne pas la subir. »

La victoire semble suffire à leur assurer la paix.
Pour Yvonne Castellan, la souffrance n'est pas l'apanage de la solitude

La solitude ne se résume pas au manque de lien social. Elle en est, en quelque sorte, la doublure. Contrairement aux apparences courantes, les liens sociaux ne sont pas une condition nécessaire et suffisante pour l'équilibre et la santé du Moi, mais une condition insuffisante bien qu'indispensable.

Ce que l'on voit resurgir au plus profond du sentiment de solitude, c'est la dynamique primitive qui se joue dans la période immédiatement postnatale, quand le nouveau-né, au sortir de son expulsion, est plongé dans un univers dont il ne peut rien connaître mais qui contient sa vie et sa mort. À ce moment là, un visage humain - bien souvent celui de sa mère - opère une séduction immédiatement apaisante. Se joue alors une opération fusion/ défusion qui pourra se rejouer au cours de l'existence, sous des formes diverses autant qu'inconscientes."

 Ainsi, la souffrance n'est pas l'apanage de la solitude.
Elle est le signal d'un déséquilibre dans le système fusion / défusion, dont l'équilibre est fortement personnel.

 C'est bien cette bataille, constamment engagée, jamais complètement perdue ou gagnée, qui nous consacre en tant que personne.